Sénégal : le débat sur la taxation du mobile money s’intensifie après un volume record de 15 300 milliards FCFA en 2025
Le Sénégal a franchi un nouveau cap dans la digitalisation de ses paiements. Selon les données publiées par Financial Afrik, les transactions via mobile money ont atteint 15 300 milliards de FCFA en 2025, soit près de 27 milliards de dollars. Un record historique qui relance avec force la question de l’élargissement de l’assiette fiscale dans un pays où la bancarisation demeure faible et où l’économie informelle représente encore plus de 40 % du PIB.
Face à ce volume financier colossal, le gouvernement estime que la mobilisation de nouvelles ressources internes est devenue incontournable pour faire face à la pression budgétaire, à un déficit élevé et à un ratio dette/PIB proche de 100 %. D’où le projet de taxer certaines transactions effectuées via les services de mobile money, désormais utilisés massivement par les particuliers, les petits commerçants, les travailleurs informels et même les entreprises.
Un levier fiscal jugé nécessaire par l’État
Pour les autorités, l’enjeu est clair : « élargir l’assiette fiscale pour réduire la dépendance aux emprunts extérieurs ». Avec plus de 15 000 milliards FCFA qui transitent chaque année par les plateformes numériques, le gouvernement voit dans ce secteur une source de recettes encore largement inexploitées.
L’argument de l’équité fiscale est également mis en avant : les entreprises formelles contribueraient de manière disproportionnée à l’effort fiscal, tandis qu’une grande partie de l’économie, notamment informelle, échappe encore à toute taxation. Le mobile money offrirait alors un moyen technique de capter une fraction de ce flux économique.
Opposition : une taxe sur “la vie quotidienne des Sénégalais”
Cependant, cette politique rencontre une forte résistance. Opposants politiques, associations d’usagers et experts en inclusion financière dénoncent une mesure « socialement dangereuse », susceptible d’alourdir le coût de la vie pour des millions de foyers.
Le mobile money est en effet devenu, en moins de dix ans, la principale infrastructure financière du pays : transferts familiaux, épargne quotidienne, paiement de services, micro-commerce… Tout passe désormais par les plateformes numériques. Taxer chaque transaction, même faiblement, reviendrait selon eux à « taxer le quotidien », au risque de pousser une partie de la population à retourner au cash, moins sûr et moins traçable.
Plusieurs analystes mettent également en garde contre un possible recul de l’inclusion financière, l’un des succès majeurs des dernières années, et contre une contraction de l’activité économique si les populations limitent les transferts.
Des alternatives émergent
Face à la polémique, des propositions de compromis émergent. Certaines associations professionnelles et économistes suggèrent :
de taxer plutôt les bénéfices des opérateurs (Orange, Wave, Free),
d’exonérer les petits transferts utilisés quotidiennement par les ménages,
ou encore de taxer davantage les transactions marchandes réalisées par les entreprises et commerçants.
Ces pistes visent à maintenir la mobilisation de ressources pour l’État tout en réduisant l’impact sur les populations les plus fragiles.
Un débat qui dépasse le mobile money
Derrière cette controverse se cache une question plus large : comment restructurer durablement les finances publiques sans freiner la croissance et sans peser sur les ménages ?
Avec un volume de transactions numériques représentant près de 30 % du PIB, le mobile money apparaît comme un levier majeur — mais aussi comme un terrain hautement sensible.
Entre impératif budgétaire et justice sociale, le Sénégal se trouve aujourd’hui face à un défi stratégique : réinventer sa politique fiscale à l’ère du numérique, sans casser la dynamique d’inclusion financière qui fait sa fierté.
Par Baye thierno ka
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